Pages Navigation Menu

Itoni n°54 et suite de l’article du Dr. Bakary Sambe

Itoni n°54 et suite de l’article du Dr. Bakary Sambe

Retrouvez le numéro 54 de notre lettre bimestrielle Itoni !

Au programme : Interventions sur l’interreligieux, entre espoir et défi, la présentation des derniers livres de Daniel Sibony et Delphine Horvilleur et le programme culturel jusqu’à cet été !

Feuilleter en ligne
Télécharger au format pdf

Tous les anciens numéros de Itoni sont en ligne ici !

Article du Docteur Bakary Sambe, du l’U.F.R des Civilisations, Religions, Arts et Communication, Université Gastion Berger de Saint-Louis (Sénégal).

Dialoguer dans un monde de conflits : ou l’audace de l’espoir.

Alors que le monde assiste aux terribles explosions de violence entre sunnites et chiites en Irak et que  les informations venant de toutes parts annoncent des horreurs inter-communautaires, beaucoup doutent des capacités de l’islam à cohabiter et à dialoguer en son sein ou avec autrui. Les voix du dialogue ont du mal à se faire entendre. Pourtant dans le monde musulman comme ailleurs, des hommes et des femmes de bonne volonté s’efforcent de dialoguer et de construire des cadres de concertation pour le bien de l’humanité. Il est vrai qu’on semble oublier que l’esprit de dialogue n’a jamais fait défaut au sein de l’islam et de l’histoire musulmane, mais le précédent de la coexistence religieuse y a toujours été  primordial.

Il n’est pas quelques fois très aisé au moment où les discours radicaux de tous bords occupent le terrain politico-médiatique, de faire le pari de la concorde et du dialogue. Ces derniers temps, tous les observateurs des relations entre l’Islam et l’Occident, deux entités virtuellement construites, peuvent remarquer la recrudescence des zones de conflits. Récemment, l’histoire des caricatures a donné du grain à moudre à la presse qui a traité de la même manière l’épisode du film « américain anti-islam ».

Les relations des Musulmans avec le Judaïsme semblent plus compliquées alors que la réalité et l’expérience historique prouvent le contraire. Il suffirait aussi, pour s’en rendre compte de revisiter l’expérience de cohabitation et de brassage à travers l’histoire. Le dialogue vécu pourrait voler au secours de la simple théorie.

En réalité, l’islam ou plutôt la lecture que des musulmans disposés au dialogue pourrait fournir un cadre confortable pour impulser une réelle dynamique d’échanges. Mais le dialogue judéo-musulman est malheureusement devenu l’otage politique du conflit israélo-arabe.
Hormis les convergences de vues en ce qui concerne le monothéisme qu’on se lasse même de rappeler, l’héritage spirituel commun, depuis l’Andalousie, pourrait être mis à contribution pour alimenter cette « discussion courtoise » avec le judaïsme comme avec les autres spiritualités.
Pour ce faire, il faudrait plus souvent insister sur ce qui peut rapprocher et gérer les divergences avec intelligence mais surtout un souci de concorde.

Pourtant, en plein Moyen Age, deux fils de Cordoue, contemporains l’un à l’autre, nous avaient, à leur manière, servi d’exemple : Averroès ou Ibn Rushd (1123-1198) et Moïse Maïmonide (1135-1204). C’est à cette époque extraordinaire où l’on parlait d’une parfaite symbiose judéo-arabe qui a même eu à provoquer un brassage inouï ayant abouti à une hellénisation de la pensée juive par l’intermédiaire de l’islam.
L’espace spirituel avait, donc, été ce terrain de sagesse privilégié où soufis et autres savants juifs avaient pu élaborer une sorte d’humanisme spirituel avant l’heure.

Mais qu’est-il donc arrivé pour mettre fin à cet esprit-là, à cette ouverture et ce sens du dialogue sinon la prédominance des courants extrémistes des deux bords ?

La fermeture de la porte de l’ijtihâd du côté musulman qui a condamné à une reproduction irréfléchie d’une pensée sédimentée et sacralisée et sur laquelle il n’était plus permis de jeter un regard critique, n’aura pas été étrangère à un tel fait. Aussi, des crispations identitaires ont-elles traversé les communautés juives et les lectures littéralistes y ont fini par prendre le dessus sur l’exégèse favorable au dialogue et à l’ouverture de telle sorte que l’on s’est enfermé dans la lettre des textes sacrés en en tuant l’esprit.

La manipulation des symboles religieux pour des motifs politiques n’aidera en rien la dans la construction des espaces apaisés. D’un côté on revivifie la mémoire des affrontements et des massacres contre les juifs des tribus deBanûQaynuqâ’ et les Banû Nadir à Médine, de l’autre, on brandit les violences perpétrées par Israël qui représenterait tous les Juifs du monde et de tous les temps. Et voilà que les esprits se figent et se surchauffent au grand détriment de l’intelligence sereine des contextes et des vicissitudes de l’Histoire.

Malheureusement, encore aujourd’hui, l’idée d’une certaine Europe islamophobe domine les esprits. Pourtant, il suffirait de revisiter le passé immédiat pour se rendre compte que parmi les témoignages  les plus éloquents rendus au Prophète de l’Islam, on trouve celui de l’homme de Lettres irlandais, le prix Nobel George Bernard Shaw(1856-1950) que j’aimerais vous citer : « Je voulais mieux connaître la vie de celui qui, aujourd’hui détient indiscutablement les cœurs de millions d’êtres humains ; je suis, désormais, plus que jamais convaincu que ce n’était pas l’épée qui créait une place pour l’islam dans le cœur de ceux qui cherchaient une direction à leur vie. C’était cette grande humilité, cet altruisme du Prophète, l’égard scrupuleux envers ses engagements, sa dévotion intense à ses amis et adeptes, son intrépidité, son courage, sa confiance absolue en Dieu et en sa propre mission. Ces faits, et non l’épée, lui amenèrent tant de succès et lui permirent de surmonter les problèmes ».

Voilà qui pose avec une pertinence la question des voies du dialogue qui passent forcément par celle de la reconnaissance après une connaissance de l’autre afin de dépasser nos préjugés réciproques. Il faudrait rompre d’avec la facilité de l’angélisme qui fait qu’on a toujours tendance à comparer ce qu’on croit avoir de mieux avec ce que l’autre aurait de pire pour se dire meilleur que lui. Cette démarche nourrit les égos mais dessert la reconnaissance et le respect d’autrui aux fondements du dialogue.

La responsabilité est énorme, mais elle est collective; Il faudrait réfléchir à une véritable pédagogie du dialogue et une éthique de la différence que nous devrons inculquer aux générations présentes et futures. Sinon, nos efforts auront été vains.

Sur le pourtour méditerranéen, le symbole de l’arbre de l’olivier cité dans le Coran et qui n’est « ni d’Orient ni d’Occident » (zaytounatinlâsharqiyatinwalâgharbiyat) devrait réveiller nos consciences et favoriser la préservation de notre plus précieux bien commun : la paix.

Reste que ce message soit consolidé dans toutes ses dimensions, une fois libéré des préjugés dans lesquels aussi bien les extrêmes qui le dénaturent et en usent, que les tenants de l’essentialisme, portent la malheureuse responsabilité.

Mais quelles que soient les tensions, malgré les déchirures et la percée du virus de l’animosité dans le monde d’aujourd’hui, on ne pourra jamais nier que l’Islam auquel s’identifie la majorité musulmane (malheureusement silencieuse) appelle au dialogue au respect et à la coexistence pacifique.

N’en déplaise aux théoriciens du « choc des civilisations » et de la confrontation entre un fantasmatique « Orient » et un « Occident » diabolisé, des esprits éclairés s’évertueront toujours à appeler au dialogue et à la compréhension mutuelle. Peut-être ai-je eu la chance de n’être ni d’Orient ni d’Occident mais traversé dans mon être par les rayons lumineux des deux avec un héritage hybride mais tellement enrichissant que je le remets toujours au compte de la rencontre. La seule chance qui reste à l’Humanité serait que les « gens de l’Isthme » dont parlait l’Emir Abdelkader se constituent en boucliers pour sauver l’essentiel : la paix à transmettre comme viatique aux générations à venir qui, dans un monde du savoir démocratisé, seront peut-être plus responsables car mieux dotés des outils de la connaissance et de la reconnaissance.

L’exemple donné par l’Allemand Goethe, dans la citation suivante, par laquelle nous conclurons sur une note positive et optimiste, mérite méditation : « J’ai toujours eu une grande estime pour la religion prêchée par Mohamed parce qu’elle déborde d’une vitalité merveilleuse. Elle est la seule religion qui me paraît contenir le pouvoir d’assimiler la phase changeante de l’existence – pouvoir qui peut la rendre alléchante à toute période. J’ai étudié cet homme merveilleux, et, à mon avis, loin d’être un antéchrist, il doit être appelé le sauveur de l’humanité. (…) J’ai prophétisé sur la foi de Mohamed, qu’elle sera acceptable à l’Europe de demain comme elle commence à être acceptable à l’Europe d’aujourd’hui ».

Toute la question est de savoir si nous allons continuer à dresser encore des murs d’incompréhension pour nous enfermer dans nos « identités meurtrières » comme disait Amîn Maalouf, ou si nous privilégions l’établissement de ponts qui nous aident à plus nous rencontre et mieux dialoguer.