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Sermon de Kol Nidrei 5779 du Rabbin Haim Casas

Notre tradition nous enseigne que, pendant les journées de Techouba, il existe un lien étroit entre l’idée du pardon et la vie. A Roch Hachana, le livre de la vie est ouvert et nous espérons que nos noms y soient écrits. Ce livre est fermé et scellé à la fin de la journée de Kippour, le jour du grand pardon.

Dans la liturgie, nous chantons :

Elohenu chebachamayim kotbenu besefer khayim tovim

Notre Dieu, qui est au ciel et sur la terre, inscris-nous dans le livre de bonne vie.

En effet, il semble que le pardon de Yom Kippour soit un chemin vers la vie et que la vie est toujours l’espoir du pardon.

Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivé à Cordoue il y a des années :

Les enfants ont une sensibilité particulière pour les questions de l’esprit. Une sensibilité qui leur fait percevoir ce que les autres ne voient pas et entendre ce que les autres n’entendent pas. C’est pourquoi les enfants ont un lien particulier avec la divinité et cette connexion leur donne une sagesse inconnue des adultes.

Un jour, je buvais un café dans le quartier juif de Cordoue avec le Directeur de la Casa de Sefarad, en présence de son fils qui avait alors huit ans. Comme cela se produit souvent à ces occasions, comme tous les adultes, nous étions absorbés par nos affaires qui étaient le centre de notre conversation ; l’enfant s’amusait avec une sorte de jouet. Tout paraissait normal. Mais, tout à coup, l’enfant nous interrompit, avec virulence, car il avait une question importante à nous poser. L’enfant était agité, excité et c’est avec passion qu’il nous a demandé la permission de poser une question ; bien sûr, nous avons accepté, piqués par la curiosité et l’intérêt. La question était la suivante :

Qu’est-ce qui est le plus puissant, le pouvoir de la mort ou le pouvoir du pardon ?

Comme vous le comprendrez, son père et moi, nous étions profondément surpris et émus par une telle question. Nous étions dans un tel état de choc, ne sachant quoi répondre. Puis, l’enfant a ajouté, pour nous faire comprendre l’origine de son interrogation : « si je tue quelqu’un c’est la fin, mais si je pardonne à une personne, il y a toujours de l’espoir ».

Je pense que cet enfant a parfaitement compris la philosophie du jour de Kippour.

Pendant des années, sa question et sa réponse m’ont accompagné. Surtout, le souvenir de cet enfant m’a accompagné dans ces moments où je me suis interrogé sur la valeur et le besoin de pardon. Ce sont peut-être des questions que nous devons tous nous poser en ce jour :

Quel est le plus puissant, le pouvoir de la mort ou le pouvoir du pardon?

Le pardon est-il nécessaire?

Peut-on vivre sans pardon?

D’un point de vue biologique, je pense que nous sommes tous d’accord pour dire que nous n’avons pas besoin du pardon pour vivre. Le pardon ne nous donne pas la vie ni ne nous maintient en vie, ni ne prolonge nos jours dans ce monde. Mais revenons un instant à la liturgie de cette journée:

Elohenu chebachamayim kotbenu besefer khayim tovim

Notre Dieu qui est au ciel et sur la terre, inscris-nous dans le livre de bonne vie.

C’est-à-dire que nous ne demandons pas à Dieu de nous inscrire dans le livre de la vie mais nous demandons à être enregistrés pour une bonne vie. Quelle est cette bonne vie et quel est son lien avec le pardon et le jour de Kippour ?

Il y a trois niveaux de pardon :

  • Le type de pardon le plus basique est la mekhila. Si la personne coupable a fait techouvah et elle est sincère dans son repentir, la personne offensée devrait offrir la mekhilah ; c’est-à-dire que la personne offensée devrait renoncer à la dette du coupable, renoncer à sa demande contre lui. Il ne s’agit pas d’une réconciliation du cœur, il s’agit simplement de conclure que le délinquant ne doit plus rien pour ce qu’il a fait.
  • Le deuxième type de pardon est la selikha (ce que nous appelons communément pardon). C’est un acte du cœur. C’est atteindre une compréhension plus profonde du pécheur. Il est tout simplement arrivé à la conclusion que le délinquant est aussi humain, fragile et qu’il mérite de la sympathie.
  • Le troisième type de pardon est la kapparah (l’expiation). C’est l’effacement total de tous les péchés. C’est un nettoyage existentiel. La Kapparah est la forme ultime du pardon, mais elle n’est accordée que par Dieu. Aucun humain ne peut « expier » le péché d’autrui ; aucun humain ne peut « purifier » la pollution spirituelle d’un autre.

Lorsque nous pratiquons les deux premiers niveaux de pardon, nous reconnaissons que nous sommes fragiles, imparfaits, que nous faisons tous des erreurs. Le pardon nous fait reconnaître notre propre fragilité dans l’autre. C’est la reconnaissance humble de nos imperfections et ce n’est qu’avec une aide mutuelle que nous pouvons nous améliorer en tant que personne, en tant que communauté et en tant que société.

La pratique des deux premiers niveaux de pardon, c’est-à-dire nous pardonner les uns aux autres, ouvre la porte à l’expérience de la kapparah, du pardon de Dieu, de la purification de notre esprit. C’est le pardon auquel nous aspirons à Yom Kippour.

Revenons à l’idée que je commentais au début. Il y a un lien étroit entre le pardon et la vie. Mais la vie à laquelle nous aspirons, en mettant en pratique le pardon, la vie à laquelle nous aspirons à Yom Kippour, n’est pas une simple vie biologique, mais la VIE avec des lettres majuscules. Nous pouvons vivre sans pardon mais quel genre de vie aurions-nous s’il n’y avait pas de pardon ? Ce serait une vie simple, une vie animale. Et ce n’est pas ce à quoi l’homme et la femme aspirent.

Abraham Joshua Heschel a déclaré :

L’importance du judaïsme ne réside pas dans le fait qu’il est propice à la simple survie d’un peuple particulier, mais plutôt dans le fait qu’il est une source de richesse spirituelle, une source de sens pertinente pour tous les peuples.

La survie, simple continuation de l’être, est une condition que l’homme a en commun avec les animaux. La caractéristique de l’humanité est le souci de savoir quoi faire avec la survie. «Être ou ne pas être» n’est pas la question. Bien sûr, nous sommes impatients d’être. Comment être et comment ne pas être, c’est la question. Le vrai problème est de savoir comment survivre, quelle sorte d’avenir à rechercher. ( AJ Heschel. Moral Grandeur and Spiritual Audacity)

Elohenu chebachamayim kotbenu besefer khayim tovim

A Yom Kippour, nous ne demandons pas à être enregistrés pour une vie simple, mais pour une «hayim tovim», une bonne vie, une vie pleine de sens.

Le pardon nous fait entrer en contact avec l’autre, le pardon mutuel fait naître l’empathie et l’empathie fait naître l’autre. Lorsque nous nous pardonnons, nous nous élevons spirituellement parce que nous imitons Dieu qui, dans sa miséricorde infinie, nous pardonne chaque jour.

Il ne s’agit pas simplement de vivre ou de survivre. Il s’agit d’élever notre vie, de lever notre regard vers le haut.

Je vous souhaite, en ce grand jour, suffisamment d’humilité pour reconnaître nos imperfections, nos limites. Je vous souhaite la possibilité d’ouvrir votre cœur à l’autre. Je vous souhaite un jour de Kippour et une nouvelle année de pardon et de miséricorde, « khayim tovim », une bonne vie, une vie bien remplie, une vie heureuse.

Rabbi Haim Casas de Córdoba.