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Fêtes de Tichri

Roch HaChana et Yom Kippour

Nous célébrerons la nouvelle année 5777 à Roch HaChana le dimanche 2 octobre au soir et le lundi 3 octobre matin, Kol Nidre aura lieu le mardi 11 octobre au soir et nous passerons la journée de Yom Kippour le mercredi 12 octobre à examiner notre conduite et nos actes à la lumière de l’éthique juive.

Afin d’améliorer l’organisation et renforcer la sécurité, l’inscription est obligatoire pour participer aux fêtes de Rosh HaChana et de Yom Kippour.
Pour cela, merci de bien vouloir envoyer votre virement ou votre chèque, correspondant aux nombres d’inscrits à l’ordre de Keren Or : 15, rue Jules Vallès, 69100 Villeurbanne, et d’indiquer les noms et prénoms des participants, avant le 19 sept.
Pour des raisons de sécurité, les personnes n’étant pas en possession d’un justificatif d’inscription ne pourront pas être admises.

Prix pour les 2 fêtes :

  • Adhérents – 45 € par adulte; 22 € par enfant (6 – 13 ans); gratuit pour l’enfant de moins de 6 ans
  • Non-adhérents – 135 € par adulte, 80 € par enfant (6 – 13 ans), gratuit pour l’enfant de moins de 6 ans

Roch HaChana

  • Dimanche 2 octobre 2016 à 18h – office animé par Haïm Casas et Daniela Touati, étudiants rabbins, suivi d’un seder de Roch HaChana. Inscriptions auprès du secrétariat contact@kerenor.fr. Merci d’apporter un plat salé et un plat sucré sans viande.
  • Lundi 3 octobre à 2016 10h30 – office animé par Haïm Casas et Daniela Touati, étudiants rabbin.

Yom Kippour

  • Mardi 11 octobre 2016 à 19h30 – office de Kol Nidré animé par le Rabbin René Pfertzel assisté de Eduardo Klein et Abraham Bengio.
  • Mercredi 12 octobre 2016 à 10h00 – office de Yom Kippour animé par le Rabbin René Pfertzel assisté de Eduardo Klein et Abraham Bengio.

En raison du nombre limité de places et des contraintes de sécurité nous vous demandons d’arriver au plus tard à 18h pour l’office de Neila (office de Yom Kippour).

Pour plus d’informations, vous pouvez contacter le secrétariat : contact@kerenor.fr

 

Explorons nos limites

Sermon du rabbin François Garaï
lors de l’office de Yom Kippour dans sa communauté de Genève (octobre 2006 / 5766)

Lorsque nous essayons de comprendre notre comportement et celui de ceux qui nous entourent, nous oublions souvent que la réalité apparaît différemment à chacun, que toute perception de cette réalité n’est, pour reprendre les paroles de Solterdjik, qu’une interprétation de celle-ci (Les battements du monde p.188). Bien qu’elle soit un événement brut ou un fait concret, la façon de ressentir et d’analyser la réalité est personnelle. C’est pourquoi sur les mêmes sujets, nos appréciations divergent.
Mais nous avons aussi la loi et le droit pour nous aider à vivre. Pourtant, il arrive parfois qu’ils nous laissent dans le trouble et la confusion. Une même loi comble celui qui y adhère mais exaspère celui qui la réprouve ou la nie. Il en va ainsi dans le domaine civil, judiciaire comme dans le domaine religieux. La loi, le droit et la justice ne sont pas des absolus. Ils n’apportent pas obligatoirement le mieux ni le bien.

Depuis longtemps notre Tradition a affirmé que l’application du seul droit peut ne pas avoir des effets bénéfiques, au contraire même. C’est ainsi que nos maîtres ont estimé que le désastre national et social subi par notre peuple suite à la destruction du deuxième Temple de Jérusalem, était la conséquence de la stricte application de la loi (T.B. Baba Metzia 30b). Ou encore ils présentent Abraham, cherchant à sauver Sodome et Gomorrhe, qui interpelle Dieu et lui dit: Concevoir le monde fondé sur la stricte justice, c’est comme brûler une chandelle par les deux bouts. Si Toi, Dieu, Tu veux un monde, n’applique pas la stricte justice à l’humanité (Genèse Rabbah39:6) Ces affirmations, à première vue scandaleuses, doivent nous faire considérer que le droit pour le droit, le règlement pour le règlement, les mitzvot pour les mitzvot n’épuisent pas le sujet. Puisque nous devons mettre en application ce droit ou ces mitzvot afin de vivre avec, nous devons les humaniser, même si pour cela il faut les relativiser. Vivant en société, tout acte humain doit prendre en compte l’existence des autres. Le droit ne déroge pas à cette règle. L’humanité, la fraternité éprouvée pour l’autre, le plus proche ou le plus lointain, doivent donc faire partie intégrante du droit et, même, en être les fondements.
En hébreu, justice se dit michpat quand il s’agit de l’énoncé d’un jugement. Elle se dit aussi tzédèk lorsqu’il s’agit de rechercher les règles qui nous permettent de vivre harmonieusement en société. Elle acquiert alors le sens d’équité. Et la Torah nous rappelle tzédèk tzédèk tirdof lemaan tiheyé / équité, équité tu poursuivras afin que tu vives (Deutéronome 16:20). Il ne suffit donc pas d’exercer la simple justice, il s’agit de poursuivre, sans relâche, l’équité. La seule justice serait donc incomplète, imparfaite. Et si elle devenait parfaite, ne serait-elle pas alors inhumaine et peut-être même, totalitaire?
Nos Maîtres nous mettent en garde contre une justice rigoureuse et aveugle en affirmant: Lorsque la stricte justice est énoncée, il ne peut pas y avoir de jugement apportant la paix et lorsque l’apaisement est seul recherché, il ne peut pas y avoir de stricte justice. Il ne peut y avoir d’apaisement que dans un jugement satisfaisant les deux parties (TJ Sanhédrin 1, par.1, 18b).
S’agit-il d’une utopie ? Avant de nous poser cette question, demandons-nous si l’ordre dans lequel se situe le droit est le même que celui dans lequel se situe l’équité?
Le droit est de l’ordre du binaire. Il permet de savoir ce qui est conforme et ce qui ne l’est pas. Il est de l’ordre de la rétribution, un ordre rationnel. Il est soucieux des lois et de la procédure, à tel point qu’un jugement équitable peut être cassé pour vice de forme.
L’équité elle est de l’ordre du complexe. Elle fait entrer la subjectivité dans l’appréciation et le traitement des cas. Il en résulte une relativisation de la loi, ce qui la rend certes plus humaine, mais ouvre la porte à l’incertitude et même, parfois, aux excès. L’exercice de cette justice devient donc beaucoup plus délicat.
L’équité qui est de l’ordre de la sensibilité, peut être qualifiée d’angélique ou même de superficielle, mais elle est peut-être la véritable garante de notre société.
Pourtant notre Tradition nous dit que Dieu est à l’origine de la Loi. Nous devrions donc adhérer à une conception absolue de l’autorité et de la majesté de la loi puisque son auteur est absolu et règne en majesté. Mais cette même Tradition affirme que la loi est conçue pour nous, qu’elle n’est pas aux cieux mais bien sur terre pour nous donner le moyen de mieux vivre notre humanité et de mieux construire notre société.
Elle n’est donc pas édictée pour que nous suivions des procédures à la lettre, mais pour que, grâce à elle, nous affirmions notre liberté et notre humanité. Elle ne peut être appliquée qu’en prenant en compte notre existence et celle des autres, c’est-à-dire en faisant entrer en jeu de nombreux paramètres aléatoires que nous ne maîtrisons pas. La justice doit donc composer avec ce qui est de l’ordre de la générosité et de l’altruisme.
C’est pourquoi, dans la prière quotidienne, nous rendons grâce à Dieu qui est mélèkh ohèv tzedakah oumichpat un Roi qui aime la générosité et le jugement. Entre l’affirmation de Dieu comme mélèkh/Roi, c’est-à-dire expression d’un pouvoir absolu, source unique de la Loi, et l’évocation de la tzedakah/de la générosité dans l’exercice de la justice, il peut sembler y avoir contradiction. Puisque le propre du pouvoir est d’exprimer et de mettre en application le droit, comment ce pouvoir peut-il prendre en compte la générosité qui introduit la notion de relativité. C’est pourquoi, volontairement, nous affirmons que Dieu, source de pouvoir, est Celui qui aime tzedakah oumichpat la générosité et le jugement, et ce n’est pas un hasard si dans cet énoncé la tzedakah, la générosité précède le michpat, le jugement.
C’est pourquoi également, en ces journées de retour vers l’essentiel, nous reprenons les paroles du prophète Isaïe (5:16) cité dans la Amidah et affirmons vayigba Adonaï Tzevaot bamichpat /que l’Eternel Sebaot est grandi par le jugement, c’est-à-dire par la mise en application du droit, mais que haEl haKadoch nikdach bitzedakah / le Dieu saint est sanctifié, c’est-à-dire reconnu dans Sa véritable dimension, bitzedakah grâce à la pratique de la générosité.
Cela veut donc dire que ce sont bien la générosité et l’altruisme qui doivent guider le droit et non l’inverse, tout en nous rappelant que nous ne pouvons agir en ce sens qu’en vivant protégés par le droit dans le cadre de l’état de droit et non en vivant sous le joug de l’arbitraire, car l’état de droit est le seul rempart contre la tyrannie de la liberté illimitée et la cruauté des sentiments débridés (Felix Frankfurter).
Si le droit structure notre société, il faut affirmer avec les Maîtres des Pirké Avot: le monde repose sur trois fondements: le droit, la vérité et la paix (1:18). Ce dernier élément venant pondérer la rigueur des deux premiers, car le droit comme la vérité sont du domaine de l’absolu alors que la paix est du domaine du relatif. Elle est l’aboutissement d’un élan de générosité et de la recherche d’un accord équilibré avec l’autre. L’autre dont la présence introduit dans mon univers la notion de différence qui m’engage à penser autrement, à rechercher d’autres voies et à imaginer la nouveauté afin de concevoir un chemin paisible à ses côtés.
Nous savons trop bien que nous ne pouvons pas vivre dans le monde de l’absolu. Si nous vivions dans un tel monde, étant incapables d’agir en dehors de la perfection, nous ne pourrions pas ressentir le frémissement du doute ni celui de l’incertitude. Nos choix ne pourraient être que conformes au droit et nos désirs profonds comme nos aspirations secrètes ne seraient que l’involontaire aboutissement d’un état de fait. Dans ce monde de l’absolu, toute faute deviendrait impensable et donc impardonnable. Elle nous exclurait de l’existence et la mort serait omniprésente.
Il ne faut donc pas regretter de ne pas vivre dans le monde binaire du bien absolu et de l’excellence toujours prévisible.
Ne pouvant pas nier la relativité dans notre préhension de la réalité, ni notre incapacité d’aboutir à la perfection, nous devons apprendre à mesurer nos existences, non à l’aune de l’absolu, mais à l’aune de la relativité et de l’imperfection humaines.
C’est aussi pour affirmer cela que Yom Kippour existe. Car si tout était sans aspérité ni manque, si tout était parfait, nous n’aurions nul besoin de demander le pardon à qui que ce soit.
Présents ici ce soir, consciemment ou inconsciemment, nous acceptons notre imparfaite compétence d’agir et notre relative incapacité à juger. C’est pourquoi nous pouvons être animés par le souhait profond de ne pas revivre les mêmes erreurs, de ne pas subir les mêmes avanies. Réalisant nos limites, nous pouvons nous accorder un espace de liberté comme, à nos côtés, nous pouvons accorder un tel espace à l’autre. C’est pourquoi ici, la présence de chacun témoigne de sa volonté de vivre avec l’autre et d’espérer avec lui en des jours meilleurs.
Tel est le paradoxe introduit par cette prise de conscience de la relativité de la connaissance humaine.
Affirmer que la perfection n’est pas du monde de l’humain, que nul d’entre nous ne peut prétendre être parfait ni le devenir, c’est accepter de concevoir les contraintes que nous subissons, c’est prendre conscience de nos résistances. Mais c’est également mieux cerner nos possibilités et nos potentialités.
Nous acquérons alors la capacité de laisser un espace aux autres, de les écouter, d’essayer de comprendre leurs faiblesses et leurs espoirs, et de partager les nôtres avec eux.
C’est alors, dans l’acceptation mutuelle de nos propres limites qui doit aboutir à l’abandon de nos irrédentismes, que nous pourrons construire une société qui verra la justice et le partage cohabiter. L’équité pourra alors régner et, qui sait, la paix s’épanouir.
Puisse-t-il en être ainsi et qu’en cette journée, haKadochbaroukh Hou / le Saint, béni soit-Il, nous donne la force et la volonté d’explorer nos limites afin de mieux nous connaître, de discerner nos imperfections afin de mieux nous accepter et de pouvoir alors préparer avec l’autre à nos côtés, un monde de douceur et de partage, un monde de générosité et d’échange, pour demain ou pour après-demain.

 

Convocations d’automne

Extraits des texte du Mahzor Sefat Hanechamah

“Les jours sont des pages, à toi d’y écrire ce dont tu veux que l’on se souvienne” Bahyia Ibn Paquda
Notre liturgie cite Maïmonide pour lequel la sonnerie du Choffar doit éveiller notre âme et nous inviter à l’introspection et au repentir : bien que la sonnerie du Choffar à Roch Hachanah soit exécutée en vertu d’un commandement de la Torah dont la raison n’est pas apparente, sa signification est la suivante : “Sortez de votre torpeur, vous qui sommeillez… scrutez vos actes.

Les journées redoutables

Rosh Hachana et Yom Kippour sont appelés par notre tradition Yamim noraïm, “les journées redoutables”. Ce vocable est lui-même… redoutable, effrayant ! Pourtant, si nous réfléchissons à ce que nos maîtres ont voulu dire en qualifiant ainsi les deux premières fêtes du mois de Tishri, il apparaît que c’est la démarche à laquelle elles nous invitent, qui comporte en soi quelque chose de redoutable. En effet, c’est de teshouva qu’il s’agit. Et l’on sait qu’en hébreu, ce mot que l’on traduit à juste titre par “repentir” contient aussi l’idée de retour sur soi, sur ses actes, pensées et paroles de l’année écoulée. Dès lors, quoi de plus redoutable que cette confrontation avec nous-mêmes et avec nos semblables sous le regard de Dieu ?

Extraits de l’Introduction du Mahzor Anénou par le Rabbin Daniel Farhi (Paris, juillet 1999)

Faites pénitence et rappelez-vous votre Créateur” Il s’agit de ceux à qui les vanités passagères font oublier le vrai Dieu et la véritable religion, et qui pendant l’année sont occupés par des bagatelles dont on ne peut attendre ni profit, ni salut. Pensez donc à votre âme et amendez vos voies, que chacun abandonne ses comportements et ses pensées vaines. (Yad Hilkhot Techouvah 3:4)

La tradition rabbinique a donné à Roch Hachanah le nom de Yom Hadin/Jour du Jugement et la parabole talmudique affirme que Dieu siège sur le trône de justice et fait passer en jugement devant Lui le monde et chaque être humain (B. Roch Hachanah 16b). Cette image de Dieu qui s’apprête à juger et à inscrire chaque être, selon ses actes, dans le Livre de la vie, renforce la conception juive de l’homme libre et responsable de ses choix et de ses actes. Nous sommes ainsi invités à considérer que notre sort, comme celui du monde, dépend de nos actes. Le Talmud enseigne que chacun doit se
considérer comme à moitié coupable et à moitié innocent. S’il accomplit un commandement,
bonheur à lui car il ajoute une mesure sur le bon plateau de la balance, s’il commet une transgression, malheur à lui car il ajoute une mesure sur le mauvais plateau de la balance, ainsi qu’il est dit : « Un seul pécheur gâte beaucoup de bien » (Ecclésiaste 9 h 18).
Pour que le jugement ait toute sa signification, il doit être l’aboutissement pour
chacun d’un travail de mémoire sur l’année écoulée. (C’est pourquoi Roch Hachanah porte aussi le nom de Yom ha Zikaron/Jour du Souvenir).
Grâce à l’accomplissement de ces mitzvot, nous cherchons à nous réconcilier avec notre prochain et avec Dieu. Roch Hachanah affirme qu’en dépit de la faiblesse humaine les portes
du repentir sont toujours ouvertes (Deutéronome Rabbah 2 h 12). Dans son exégèse de Job (31 : 32)
“Jamais l’étranger n’a passé la nuit dans la rue, j’ouvrais ma porte au voyageur”, le Midrach rappelle que Dieu accueille le repentir : Le Saint, béni soit-Il, ne rejette aucune créature.
Au contraire, toutes Lui sont chères et les portes sont ouvertes à tout moment pour ceux qui désirent entrer (Exode Rabbah 19:4). Roch Hachanah affirme également que la lutte pour la justice ne cesse jamais.
Les mitzvot et les coutumes de Roch Hachanah peuvent nous aider à entrer dans la nouvelle
année avec un esprit nouveau et à être inscrits dans le Livre de la vie et des bénédictions.

Le mois d’Eloul

C’est une mitzvah de se préparer pour les Yamim Noraïm pendant le mois d’Eloul.
Des prières de pénitence peuvent être ajoutées à la liturgie quotidienne. Certaines communautés
organisent un ou des offices de Selihot (prières invitant au repentir). Le nom selihot
est le pluriel de selihah/pardon (dans le sens de demander pardon). Si Roch Hachanah est célébré le lundi ou le mardi, la tradition rabbinique invite à dire un office de Selihot le samedi soir qui le précède (Rama sur Orah Hayim 581.1). Dans certaines communautés, on sonne du Choffar aux offices du matin depuis le début du mois d’Eloul pour rappeler que la période du pardon approche, ceci à l’exception du jour précédant Roch Hachanah pour accorder toute son importance à Roch Hachanah.
On fixera un moment pour l’étude et la réflexion afin de mieux se préparer à la venue de Roch
Hachanah.
Pendant le mois d’Eloul ou les Yamim Noraïm, il est d’usage d’aller au cimetière et de se recueillir sur les tombes de ses proches (Rama sur Orah Hayim 581 : 4). Par cet acte, les liens qui nous unissent aux générations précédentes sont renforcés. Les qualités et les vertus des défunts ainsi que leur attachement à la Tradition peuvent nous servir d’exemples et renforcer notre volonté de mieux faire.

Choisis la vie !

Par Manuela Wyler

Le premier, où préadolescente je fus chassée de l’étage des hommes pour rejoindre contrainte celui des femmes, quittant le havre de paix que représentaient les genoux de mon grand-père, pour affronter les bavardages et simagrées de l’étage du dessus. De loin je pouvais voir mon grand-père, presque aveugle, prier sous son long Talith blanc et noir.

“…et maintenant ce sont mes enfants qui me rejoignent.”

Mais je n’y étais plus, je ne sentais plus son eau de Cologne, la même disait-il depuis son arrivée à l’Ouest au début du siècle, celle dont la marque était son année de naissance, 1888. Je ne l’entendais plus, je savais qu’il priait d’une voix douce, de temps en temps il s’arrêterait épongerait son crâne chauve et son visage avec un mouchoir immaculé, ne me montrerait plus le texte, et reprendrait avec son accent polonais, l’hébreu avec lui devenait une autre langue.

Quand le choffar sonna ce jour là, je courus dans les escaliers, traversais la grande synagogue pour le rejoindre et le shammes ne m’attrapa pas avant la fin de la cérémonie. Je dus promettre de ne plus recommencer. Je promis, mais ce fut aussi la dernière fois que j’entendis le choffar dans cette synagogue. Les deux années suivantes, je restais dans la cour, attendant qu’il sorte pour recevoir sa bénédiction. Ses deux grandes mains sur ma tête les pouces joints et les doigts dans la position des Cohen, sous son talith, en ces temps je croyais que la proximité de Dieu, c’était ça. Puis survint le deuxième épisode. La troisième année je ne reçus pas ma convocation… ma mère était morte quelques jours plus tôt et j’avais perdu toute idée de proximité avec Dieu. Aucun de mes grands-pères, ne se rendit à la synagogue, Leib Arie ben Moshe Ha Cohen, n’alla pas prier avec les autres, il ne fut pas foudroyé, il avait 87 ans et vécut encore quatre ans. Il me bénit une dernière fois pour mon mariage, il mourut cette année là, un mois avant les convocations d’automne. Leon Yehuda ben Emmanuel resta aussi chez lui, il venait de perdre sa deuxième fille, il avait 82 ans et vécut encore cinq ans Je ne m’y rendis pas non plus. Au décès de ma mère, j’avais quinze ans, j’étais détruite, mon monde venait de s’écrouler, le seul à blâmer à mes yeux était Dieu, qui me privait du seul être qui me fut essentiel. Je lus Kohelet (l’Ecclésiaste). Je découvrais les paroles qui mieux que mes mots exprimaient ma douleur, mon chagrin et le désespoir noir de ma condition orpheline, ce livre décrivait l’abîme qui me séparait des vivants. Ma perception du temps avait changé, il y avait le temps d’avant la mort et le temps d’après, or ce dernier ne pouvait exister, je lui refusais le droit de m’entraîner dans un demain différent. Le simple décompte des heures perdait tout sens. Le monde extérieur était vain, “buée, vapeur” disait l’Ecclésiaste. Je refermais le livre pour de nombreuses années et avec lui ce qu’il décrivait, avec la leçon qu’il donnait. Je tentais d’oublier la leçon, de m’oublier et entamais une période de survie. Le retour à la vie est une chose inéluctable, un ordre impératif nous est donné “choisis la vie”, à nouveau j’obéis, inconsciemment bien entendu. Et je donnais la vie en toute conscience. L’histoire de ma famille est inscrite des deux côtés de la vallée du Rhin, inscrite en creux dans les linteaux des maisons détruites qu’ils ont occupées au fil des siècles, inscrite dans les pierres des marchés aux bestiaux, sur les chemins qu’empruntaient les colporteurs puis plus tard sur les bancs des universités, sur les murs des magasins, des moulins à huile, à farine, sur les monuments aux morts des soldats des guerres franco-allemandes des deux côtés, inscrite dans les registres et les memorbuch brûlés des communautés disparues d’Europe. Inscrite sur les listes de déportés, inscrite dans les cendres d’Auschwitz, dans la poussière de Gurs, dans les fosses communes de Bialystok, de Tallin et aussi dans les sous-bois de Mackenheim, sur les pierres des cimetières de Wintzenheim, Herrlisheim, Mulhouse, Breisach, Berne. Je porte en moi comme chacun d’entre nous la mémoire de ces femmes et de ces hommes qui nous ont précédés. Aujourd’hui les convocations d’automne commencent pour moi par un retour sur ces chemins, chaque fin d’été j’arpente les allées des cimetières, je vais voir mes morts, ceux que j’ai aimé, ceux que j’ai “retrouvé”, je n’ai pas encore été à l’Est de l’Est d’où je viens ; mais un jour j’irai. Chercher la trace des miens. Depuis plus de douze ans je réponds à nouveau aux convocations d’automne, je porte désormais mon propre Talith, j’ai choisi le même que mon grand-père, et maintenant ce sont mes enfants qui me rejoignent. Je prie parfois avec ferveur, parfois je ne prie pas, mais je suis là, avec vous, avec eux. J’ai beau avoir choisi la vie, mes morts restent présents, vivants en moi, et quand je rappelle leurs noms je vois leurs visages. Si la faim et la soif à la vingt-cinquième heure se rappellent à mon souvenir, c’est l’odeur de l’eau de Cologne qui me manque le plus.